Sahel : les juntes redessinent la sécurité régionale en dehors de la CEDEAO

Le Sahel et la CEDEAO traversent une rupture historique. Mali, Burkina Faso et Niger renforcent leur propre alliance sécuritaire, tandis que les attaques jihadistes continuent de s’étendre. Cette nouvelle architecture régionale promet la souveraineté et la coopération militaire, mais elle soulève une question centrale : peut-elle réellement protéger les populations ou risque-t-elle d’isoler davantage le Sahel ?

Le Sahel et la CEDEAO ne suivent plus la même trajectoire. Depuis leur rupture avec l’organisation ouest-africaine, le Mali, le Burkina Faso et le Niger cherchent à construire leur propre cadre politique et sécuritaire. L’Alliance des États du Sahel, devenue une confédération, veut incarner une réponse souveraine aux crises régionales.

Cette dynamique traduit une profonde défiance envers les cadres traditionnels. Les trois pays, dirigés par des militaires, accusent régulièrement la CEDEAO d’être influencée par des puissances extérieures. Ils veulent contrôler eux-mêmes leurs alliances, leurs frontières, leurs ressources et leurs opérations militaires.

Mais cette ambition se heurte à une réalité difficile : les groupes armés restent puissants. Reuters rapporte que les attaques coordonnées menées au Mali le 25 avril 2026 ont montré l’extension de la menace jihadiste et séparatiste en Afrique de l’Ouest, avec des effets possibles sur les États voisins et les zones côtières.

Sahel et CEDEAO : une rupture qui change l’équilibre régional

Le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO a marqué une fracture majeure en Afrique de l’Ouest. Les trois pays ont choisi de renforcer l’Alliance des États du Sahel plutôt que de revenir dans le cadre communautaire classique.

Selon Amani Africa, leur retrait formel de la CEDEAO, intervenu le 29 janvier 2025, constitue l’une des crises les plus importantes de l’intégration régionale ouest-africaine depuis la création de l’organisation en 1975.

Cette rupture dépasse la diplomatie. Elle touche à la libre circulation, au commerce, à la coopération sécuritaire, aux sanctions, aux mécanismes de médiation et à la confiance entre États voisins.

La CEDEAO reste un cadre économique important. Mais l’AES cherche à construire une légitimité alternative, fondée sur la souveraineté, la sécurité et le rejet des pressions extérieures.

Une alliance sécuritaire née de la défiance

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont tous connu des coups d’État militaires. Leurs dirigeants ont justifié leur prise de pouvoir par l’échec des régimes civils à contenir l’insécurité.

Dans leur discours, l’AES représente donc une rupture avec l’ancien ordre régional. Elle doit permettre une réponse plus directe, plus souveraine et plus coordonnée contre les groupes armés.

Mais le test reste celui du terrain. Or, les attaques récentes au Mali ont rappelé que les groupes jihadistes et séparatistes conservent une forte capacité de coordination. Reuters indique que des attaques simultanées ont visé des bases militaires, Kati, Bamako, Gao, Mopti, Sévaré et d’autres sites stratégiques.

Cette offensive a frappé le cœur du dispositif malien. Elle a aussi montré que la menace ne se limite pas aux zones rurales éloignées. Elle peut viser les symboles du pouvoir et les infrastructures militaires.

La promesse sécuritaire sous pression

Les régimes militaires du Sahel ont bâti une partie de leur légitimité sur la sécurité. Ils ont promis de reprendre le contrôle du territoire, de restaurer l’autorité de l’État et de rompre avec les partenariats jugés inefficaces.

Pourtant, les résultats restent contestés. Les groupes armés continuent de se déplacer, de recruter, de taxer certaines zones et de mener des attaques spectaculaires.

Reuters rapporte que les insurgés ont étendu leur influence du Mali vers le Niger et le Burkina Faso, avec des connexions jusque dans le nord du Nigeria. Cette expansion couvre désormais un espace de plus de 3 000 kilomètres, du Mali occidental jusqu’au Nigeria et au Tchad.

Cette réalité fragilise le discours des juntes. Car plus la menace s’étend, plus la question devient politique : l’alternative sécuritaire proposée par l’AES est-elle plus efficace que les cadres précédents ?

La Russie, partenaire central mais pas solution miracle

La rupture avec la France et la dégradation des relations avec plusieurs partenaires occidentaux ont ouvert la voie à une coopération accrue avec la Russie. Moscou est devenu un partenaire sécuritaire majeur pour Bamako et cherche à renforcer son influence dans la région.

Après les attaques récentes au Mali, le Kremlin a déclaré que les forces russes resteraient dans le pays pour soutenir la lutte contre l’extrémisme. Reuters souligne toutefois que la détérioration sécuritaire met à l’épreuve la crédibilité de la Russie comme partenaire de sécurité en Afrique.

Cette situation montre une limite importante. Changer de partenaire ne suffit pas à résoudre une crise ancienne et enracinée. La sécurité au Sahel ne dépend pas seulement d’armes, de formateurs ou d’alliances militaires. Elle dépend aussi de l’administration, de la justice, de la confiance locale, des services publics et du développement.

Les États côtiers surveillent la menace

La crise sahélienne inquiète aussi les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest. Le Bénin, le Togo, la Côte d’Ivoire et le Ghana craignent une extension progressive de l’insécurité vers leurs territoires.

Ce risque est déjà discuté depuis plusieurs années. Mais il prend une nouvelle dimension lorsque les attaques se coordonnent mieux et lorsque les mécanismes régionaux sont affaiblis par les ruptures politiques.

Le problème est clair : la menace armée traverse les frontières plus facilement que les institutions. Si la CEDEAO et l’AES coopèrent peu, les groupes armés peuvent profiter des vides politiques, des rivalités diplomatiques et du manque de coordination.

Le danger d’un Sahel isolé

L’AES défend l’idée d’une souveraineté retrouvée. Mais la souveraineté ne doit pas se transformer en isolement. Aucun pays sahélien ne peut gérer seul une menace transfrontalière, surtout lorsque les groupes armés se déplacent entre plusieurs États.

Le retrait de la CEDEAO peut offrir une marge politique aux juntes. Mais il peut aussi compliquer la coopération économique, l’aide humanitaire, la circulation des personnes et le dialogue régional.

À long terme, l’isolement peut devenir coûteux. Il peut peser sur les échanges commerciaux, les investissements, les financements internationaux et la capacité des États à répondre aux urgences humanitaires.

Sahel et CEDEAO : une coopération reste nécessaire

Même après la rupture, la coopération reste indispensable. Les États du Sahel et les pays côtiers partagent des frontières, des routes commerciales, des flux migratoires, des marchés et des menaces sécuritaires.

Le choix réaliste n’est donc pas entre AES ou CEDEAO. Le vrai défi est de trouver des passerelles minimales : partage de renseignement, sécurité frontalière, corridors humanitaires, commerce, lutte contre les trafics et protection des civils.

Sans coordination, les groupes armés auront plus d’espace. Les populations, elles, paieront le prix de la fragmentation régionale.

Une architecture régionale encore à prouver

L’Alliance des États du Sahel veut incarner une nouvelle voie. Elle promet une sécurité plus souveraine, une coopération militaire plus directe et une rupture avec les pressions extérieures.

Mais une architecture sécuritaire ne se juge pas seulement à ses discours. Elle se juge à sa capacité à protéger les populations, maintenir les routes ouvertes, réduire les attaques, restaurer l’administration et permettre le retour des déplacés.

Pour l’instant, le Sahel reste pris entre deux réalités. D’un côté, des États militaires qui veulent redessiner l’ordre régional. De l’autre, des groupes armés qui exploitent les failles politiques, sociales et territoriales.

La question centrale reste donc ouverte : l’AES deviendra-t-elle une réponse efficace à la crise sahélienne, ou simplement le symbole d’une Afrique de l’Ouest plus divisée ?