Ituri : Quand l’état de siège devient un mécanisme d’abandon et de prédation

Près de cinq ans après son instauration, l’état de siège n’a ni ramené la paix, ni permis le retour des déplacés dans leurs villages. Pour OBED BYARUHANGA, le constat est sans appel : cette mesure exceptionnelle a échoué à protéger les civils, et la souffrance des déplacés a atteint un niveau comparable à celui des camps de concentration, vivant dans une misère indescriptible qui dure depuis des années.

Aujourd’hui encore, des centaines de milliers de familles vivent dans des sites ou chez des familles d’accueil, sans nourriture suffisante, sans soins, sans vêtements, sans sécurité et sans aucune perspective de retour. L’Ituri compte plus de 1,6 million de personnes déplacées internes réparties dans plus de 100 camps et centres collectifs. Un chiffre largement sous‑médiatisé par rapport au Nord‑Kivu. C’est la preuve que l’état de siège n’a pas rempli sa mission : au lieu de favoriser le retour, il a laissé s’installer une crise chronique et inhumaine.

Principaux sites de déplacés à Bunia et dans le territoire de Djugu

Dans la ville de Bunia :

  • Kigonze : le plus grand camp de la ville ; malgré un exode massif fin 2025, il reste un site majeur.
  • ISP/Bunia : situé sur le site de l’Institut Supérieur Pédagogique, il accueille plus de 11 000 personnes souvent sans assistance.
  • Bembey (Bembeyi) : un grand site à la situation précaire régulièrement dénoncée.
  • Telega : site historique, toujours actif.
  • Salama : site où des activités humanitaires sont en cours.

Dans le territoire de Djugu :

  • Plaine Savo : l’un des plus grands sites de la province (environ 60 000 personnes), plusieurs fois attaqué.
  • Bule : zone critique où des milliers de déplacés vivent dans des écoles et églises, privés d’aide.
  • Djaiba : tristement célèbre pour le massacre de 51 personnes en février 2025, régulièrement visé.
  • Rhoe : a déjà accueilli 75 000 personnes, reste une zone de refuge.
  • Lodha : site où les affrontements entre l’armée et les milices sont fréquents.
  • Rhoo : attaque en octobre 2025 ayant fait 14 morts parmi les déplacés tentant de rejoindre leurs champs. Cette liste n’est pas              exhaustive.

Sur le site de Plaine Savo et dans la zone de Bule, la situation est tout simplement insoutenable. Les FARDC imposent un blocus : les déplacés n’ont pas le droit de quitter les sites pour aller chercher de l’eau, cultiver leurs champs ou trouver à manger. L’armée bloque tout accès aux terres agricoles. Résultat : des familles entières survivent avec un seul repas par jour parfois rien, des enfants meurent de malnutrition, et les malades ne peuvent pas se faire soigner.

Je suis moi-même l’évolution de cette situation jour après jour. Les déplacés de Plaine Savo et de Bule vivent dans des conditions comparables à celles des camps de concentration d’Allemagne Nazi : entassés, affamés, privés de liberté de mouvement, sous la menace permanente des CODECO et, paradoxalement, enfermés par l’armée censée les protéger.

Les violences n’ont pas cessé en 2026. Entre le 2 et le 16 décembre 2025, déjà, des affrontements avaient fait plus de 39 civils tués et environ 40 blessés dans les zones de Fataki, Damas, Mangala, Bambu, Kilo, Bule et Salama, provoquant près de 100 000 nouveaux déplacés. Début janvier 2026, la région de Bule a vu plus de 78 500 personnes déplacées privées de toute assistance humanitaire.

Le mois de mars 2026 a été particulièrement sanglant. La CODECO a frappé durement : une trentaine de personnes ont été tuées dans chefferie de Bahema-Badjere, tandis que dans la chefferie de Bahema Nord, plus de treize morts et plusieurs maisons détruites ont été dénombrés. Le 11 mars, une attaque coordonnée dans les villages de Mbaa, Gokpa et Dhendro (groupement Dhendro) a fait entre seize et vingt-cinq morts, dont sept enfants et quatre femmes.   A cela s’ajoute des personnes massacrées par la coalition FARDC-CODECO non loin de Bule, à ARR et sur la rivière Mbii, les personnes ayant fui les affrontements des périphéries de localité de Linga et cherchant à rejoindre le site de la Plaine Savo. Jusqu’à présent, leurs dépouilles ne sont toujours pas récupérées pour connaitre leur nombre exact, car les tueries ont eu lieu la nuit.

Signalons que ce qui alimente cette guerre, c’est aussi l’économie de l’or. Les autorités de l’état de siège, les officiers et militaires des FARDC ainsi que ceux de la Garde Républicaine (Force spécialisée) ont été impliqués dans des activités minières aurifères illégales. Pire : des officiers et militaires congolais ont été jugés et condamnés en 2022 pour avoir vendu des armes et des munitions à la CODECO, la milice qu’ils sont sensés combattre. Un colonel, deux majors, un capitaine et quatre soldats du rang ont été reconnus coupables et condamnés, surtout que les condamnés sont passés aux aveux.

Ces faits prouvent que l’état de siège n’a pas cassé les réseaux de complicité. Au contraire, il a installé un système où la violence, l’or et les armes s’entretiennent mutuellement.

Instauré en mai 2021, l’état de siège devait être une solution radicale. Cinq ans plus tard, le bilan est accablant : aucune solution, les gens sont toujours déplacés, impossible de rentrer dans leurs villages. Les seuls retours sont des retours forcés ou des tentatives individuelles qui se soldent par des morts. La société civile alerte presque chaque jour, les prêtres de l’église catholique dénoncent l’inefficacité des forces de l’ordre, mais rien ne change.

Aujourd’hui en Ituri, les gens vivent dans la peur de dénoncer l’incapacité des animateurs de l’état de siège à donner la paix. Si tu essayes de parler dans la ville de Bunia, soit tu es taxé de « M23 » ou « CRP », soit tu es arrêté. Plusieurs personnes qui ont osé dénoncer sont soit en prison, soit en exil, soit vivent clandestinement. Les exemples sont légion. Dernièrement, l’honorable Abdullah Penembaka, qui avait alerté sur la situation dans le territoire de Mambasa, a été menacé et insulté par Jules Ngongo, porte-parole de l’état de siège alors qu’il ne faisait que son travail de parlementaire, ancien gouverneur de l’Ituri.

Dans la ville de Bunia, on observe la construction de routes, l’Université de Bunia et d’un aéroport avec un financement direct du gouvernement central de Kinshasa qui est à féliciter. La province produit de l’argent, mais où part cet argent ? Il existe un système de taxes conventionnelles sur les pétroliers, instauré à l’époque par l’honorable Jean Bamanisa Gouverneur de l’Ituri avant l’état de siège. À l’origine, un camion-citerne payait 1 000 USD. Aujourd’hui, ce montant est passé à 1 500 USD, censé financer l’entreprise Safricas pour construire la voirie urbaine dans la ville de Bunia. Or, Safricas est incapable de terminer le projet à cause du manque d’argent. Quant à la DGRPI, n’en parlons même pas.

Il y a également le système de taxe conventionnelle que la population paye à la pompe à chaque achat de carburant. Malheureusement, cet argent est partagé et détourné sans aucune transparence. L’état de siège fonctionne sans contrôle ni audit. Les députés provinciaux, censés jouer leur rôle de contre-pouvoir, sont toujours en veilleuse, laissant la mafia et le détournement s’installer en toute impunité. C’est un système mafieux bien orchestré pour piller la province en laissant l’insécurité perdurer. Car qui dit insécurité, c’est le maintien des déplacés dans une situation qui ne dit pas son nom.

L’état de siège, en collaborant avec la CODECO, démontre que l’Ituri est loin d’avoir la paix.

La mascarade de la communication officielle et le silence coupable

Pour être en paix avec les autorités de l’état de siège dans la province, il faut les glorifier. Ils ont des communicateurs qui communiquent comme des politiciens, en faisant des vidéos sur les réseaux sociaux. Leur mission était pourtant claire : donner la paix aux Ituriens, permettre aux déplacés de rentrer chez eux et aux réfugiés de revenir. Aujourd’hui, rien n’est fait : la situation de l’Ituri n’est pas médiatisée comme celle du Nord-Kivu. Pourtant, l’Ituri compte plus de 100 sites et plus de 1,6 million de déplacés internes. Mais un silence coupable règne à tous les niveaux ; provincial, national et international : tout le monde reste insensible au drame oublié et orphelin de l’Ituri.

De ce fait, il ne suffit plus de parler de l’insécurité en termes abstraits. Il faut nommer les responsables, exposer les circuits qui financent la guerre et reconnaître que les déplacés paient le prix d’un système totalement pourri.

Tant que les villages resteront sous la menace de la coalition criminelle FARDC- CODECO, tant que les camps continueront de grossir, tant que des complicités au sein même des FARDC ne seront pas sérieusement combattues, l’état de siège restera un échec cuisant. Les déplacés de l’Ituri ne demandent ni discours ni slogans. Ils demandent la paix, la justice, la sécurité et le retour digne dans leurs villages. Le silence et l’indifférence de tous face à cette tragédie oubliée l’Ituri frisent une complicité tacite aux conséquences graves : des vies humaines sont fauchées sans que cela n’émeuve la conscience huamaine.

 

Source: Obed BYARUHANGA, Notable de la Chefferie de Bahema Nord