ANALYSE | Alors que le Gouvernement de la République démocratique du Congo multiplie les initiatives diplomatiques pour ramener la paix en Ituri, la persistance des violences contre les populations civiles, particulièrement les personnes déplacées dans le territoire de Djugu, soulève de sérieuses interrogations sur l’efficacité de l’administration militaire provinciale.
La participation du Général-Major Gaby KASONGO MULUMBA, Gouverneur militaire de l’Ituri, aux discussions de Kampala avec les représentants de la Convention pour la Révolution Populaire (CRP), sous la facilitation ougandaise, contraste avec les nouvelles attaques meurtrières signalées à Djugu, notamment celle du 12 octobre 2026 contre le site de déplacés de Rhoo et des villages environnants.
Selon différentes sources locales, cette attaque impliquerait les FARDC et la milice CODECO et aurait coûté la vie à plusieurs dizaines de civils, dont le cas d’un collecteur de la Chefferie de Bahema Nord brûlé vif à son domicile, faits qui n’ont pas été indépendamment établis dans le cadre de cette analyse et nécessitent une enquête impartiale.
Une question fondamentale se pose : comment expliquer que les autorités provinciales négocient la paix à Kampala pendant que les populations placées sous leur responsabilité continuent de mourir dans leurs propres lieux de refuge ?
À KAMPALA ON NÉGOCIE LA PAIX, DJUGU CONTINUE DE TUER LES PAISIBLES POPULATIONS
Les discussions engagées à Kampala suscitent des espoirs de désescalade, mais leur crédibilité dépendra essentiellement des résultats obtenus sur le terrain.
L’attaque signalée contre le site de Rhoo intervient dans un contexte marqué par d’autres violences dénoncées contre les personnes déplacées, notamment à Kigonze, dans la ville de Bunia, où des opérations attribuées aux forces de sécurité ont soulevé de graves préoccupations humanitaires.
Ces événements rappellent une réalité particulièrement préoccupante: des familles ayant abandonné leurs villages pour échapper aux massacres continuent d’être exposées aux violences dans les sites censés leur offrir protection et sécurité.
La coïncidence entre ces tragédies et les initiatives diplomatiques appelle donc une réflexion sur la cohérence des stratégies de pacification.
Car négocier la paix constitue une démarche importante, mais protéger immédiatement les populations civiles demeure une obligation fondamentale de l’État.
DJUGU : PRÈS DE NEUF ANNÉES DE VIOLENCES ET UNE PACIFICATION TOUJOURS INCERTAINE
Depuis la résurgence des violences par la milice CODECO en décembre 2017, le territoire de Djugu connaît une succession de massacres, de pillages, d’incendies de villages et de déplacements forcés.
La milice CODECO, à travers ses différentes factions, a été régulièrement mise en cause dans de nombreuses attaques contre les populations civiles.
Face à cette insécurité persistante et au sentiment d’insuffisance de la protection assurée par les forces régulières, plusieurs groupes armés se présentant comme des mouvements d’autodéfense ont progressivement émergé.
Cette multiplication des acteurs armés a davantage complexifié la situation sécuritaire, alimentant les affrontements et fragilisant la confiance entre les communautés et les institutions publiques.
Près de neuf années après le début de cette nouvelle vague de violences, les habitants de Djugu continuent de payer un lourd tribut humain.
Pourquoi les différentes stratégies militaires, politiques et diplomatiques n’ont-elles toujours pas permis de garantir durablement la sécurité des populations ?
Cette interrogation devient particulièrement importante lorsqu’on examine les différents accords conclus avec les groupes armés.
DES ACCORDS D’ARU AU STATUT CONTROVERSÉ DE LA MILICE CODECO
Les processus de dialogue communément appelés Aru I et Aru II ont constitué des initiatives destinées à favoriser la cessation des hostilités, la réconciliation et le désarmement des groupes armés.
Cependant, la poursuite des attaques contre les civils interroge sur le respect des engagements pris et sur l’efficacité des mécanismes de suivi.
Plus préoccupantes encore sont les affirmations de certains acteurs locaux selon lesquelles des éléments de la CODECO se présenteraient désormais comme des réservistes de la défense nationale ou bénéficieraient d’une proximité avec les forces régulières.
Ces allégations, qui nécessitent une clarification officielle, soulèvent plusieurs questions :
- Des éléments de la CODECO ont-ils effectivement été intégrés dans un dispositif officiel de réserve de défense ?
- Si oui, sur quelle base légale, selon quelles procédures et sous quelle chaîne de commandement ?
- Qui contrôle leurs armes, leurs déplacements et leurs activités, notamment lorsqu’une présence armée est signalée jusque dans Bunia, chef-lieu de la Province de l’Ituri ?
- Comment distinguer les anciens combattants ayant véritablement renoncé à la violence de ceux qui continueraient à commettre des exactions ?
La réponse à ces interrogations est essentielle pour comprendre les limites du processus de pacification.
Aucun accord de paix, aucune reconnaissance politique et aucune éventuelle intégration dans un dispositif de défense nationale ne sauraient conférer à un groupe armé le droit de massacrer des civils.
La protection des populations doit demeurer une exigence non négociable.
LA CRP ET LES DISCUSSIONS DE KAMPALA: UNE OPPORTUNITÉ DE DÉSESCALADE ?
C’est dans ce contexte de violences persistantes et de contestation des stratégies sécuritaires qu’a émergé la Convention pour la Révolution Populaire (CRP), dirigée par Thomas LUBANGA.
Selon ses responsables, la création de ce mouvement répond notamment à ce qu’ils considèrent comme l’incapacité des autorités congolaises à mettre fin aux massacres dans l’est du pays, particulièrement en Ituri.
La CRP accuse également les FARDC d’entretenir des relations avec des groupes armés impliqués dans les violences contre les populations civiles. Ces accusations exigent des investigations indépendantes et ne peuvent être considérées comme établies sur la seule base des déclarations du mouvement.
Les discussions de Kampala entre les représentants du Gouvernement congolais et ceux de la CRP pourraient néanmoins constituer une opportunité de désescalade, à condition de déboucher sur des engagements précis, vérifiables et respectueux du droit international humanitaire.
Toutefois, ces négociations ne sauraient résoudre, à elles seules, l’ensemble de la crise sécuritaire de l’Ituri, où plusieurs groupes armés poursuivent leurs activités.
La priorité devrait donc être la réduction effective des violences, la protection des civils et la mise en place de mécanismes crédibles de suivi des engagements.
GABY KASONGO FACE AUX CONTRADI
CTIONS DE LA GOUVERNANCE MILITAIRE
En sa qualité de Gouverneur militaire de l’Ituri, le Général-Major Gaby KASONGO assume d’importantes responsabilités institutionnelles dans l’administration provinciale et la coordination des efforts de stabilisation.
Sa participation aux discussions de Kampala constitue une initiative diplomatique dont les résultats devront être appréciés à travers les améliorations concrètes de la situation sécuritaire.
Cependant, comment comprendre que ces démarches diplomatiques coexistent avec de nouvelles attaques contre les populations civiles ?
La responsabilité d’un gouverneur militaire ne se limite pas à participer aux négociations ou à annoncer des perspectives de paix. Elle implique également, dans les limites de ses compétences, de contribuer à la prévention des violences et à la protection effective des citoyens.
Dès lors, plusieurs questions méritent des réponses:
- Quelles dispositions ont été prises pour sécuriser les sites de déplacés de Djugu ?
- Quels mécanismes d’alerte précoce permettent d’anticiper les attaques ?
- Quelles mesures ont été adoptées après les événements dénoncés à Kigonze et à Rhoo ?
Et surtout, comment l’administration provinciale entend-elle traduire les discussions de Kampala en résultats concrets sur le terrain ?
Ces interrogations ne constituent pas une condamnation préalable du Gouverneur militaire. Elles relèvent d’une exigence légitime de transparence et de redevabilité.
PLUS DE CINQ ANNÉES D’ÉTAT DE SIÈGE: QUEL BILAN POUR L’ITURI ?
Instauré le 3 mai 2021, l’état de siège en Ituri et au Nord-Kivu avait notamment pour objectif de restaurer l’autorité de l’État, de neutraliser les groupes armés et de renforcer la protection des populations.
Plus de cinq années après son instauration, la persistance des violences impose une évaluation rigoureuse des résultats obtenus.
Combien de groupes armés ont été effectivement démantelés ? Combien de localités ont été durablement sécurisées ? Combien de familles déplacées ont pu regagner leurs villages dans des conditions satisfaisantes de sécurité ?
Et surtout, quelle évolution réelle a été enregistrée dans la prévention des massacres ?
Certes, les défis sécuritaires de l’Ituri sont complexes et ne peuvent être imputés à une seule autorité. Toutefois, la durée exceptionnelle de l’état de siège justifie que les populations exigent un bilan transparent, documenté et fondé sur des indicateurs vérifiables.
Le remplacement des responsables militaires ne peut constituer une solution suffisante si les stratégies mises en œuvre ne permettent pas d’améliorer durablement la sécurité.
Les habitants de Djugu n’attendent pas uniquement de nouvelles nominations ou de nouveaux accords. Ils veulent pouvoir vivre, cultiver leurs champs, circuler librement et dormir sans craindre de nouvelles attaques.
FARDC ET CODECO: DES ACCUSATIONS QUI EXIGENT DES ENQUÊTES INDÉPENDANTES
Les Forces armées de la République démocratique du Congo constituent l’un des principaux instruments de défense du territoire et de protection des populations.
Cependant, leur action dans certaines zones de conflit fait l’objet de graves accusations, notamment concernant des pillages, des violences contre les civils et des collaborations entre certains militaires et des groupes armés.
Les accusations relatives à une éventuelle complicité entre des éléments des FARDC et la CODECO sont particulièrement préoccupantes.
Si de telles collaborations étaient établies, elles constitueraient une menace majeure pour la sécurité des populations et compromettraient profondément la crédibilité des efforts de pacification.
Il appartient donc aux autorités judiciaires et militaires compétentes d’enquêter, d’établir les responsabilités individuelles et de prendre les mesures appropriées.
La protection de l’institution militaire ne doit pas être confondue avec la protection de ses membres qui seraient reconnus responsables de violations.
Une armée professionnelle doit inspirer confiance aux populations qu’elle a pour mission de défendre.
AFRICACENTRALNEWS INTERPELLE LES AUTORITÉS CONGOLAISES
Face à la persistance des violences, AfricaCentralNews estime que les autorités nationales et provinciales doivent apporter des réponses publiques à plusieurs préoccupations essentielles.
Premièrement, quel est le bilan officiel et vérifié de l’attaque signalée le 12 octobre 2026 contre le site de déplacés de Rhoo, et quelles enquêtes ont été ouvertes pour en identifier les auteurs ?
Deuxièmement, quelles mesures concrètes ont été prises pour sécuriser les sites de déplacés de Djugu et prévenir de nouvelles attaques ?
Troisièmement, quelle est la position officielle du Gouvernement sur les accusations de collaboration entre les FARDC et la CODECO, ainsi que sur le statut juridique des membres de cette milice qui se présenteraient comme réservistes ?
Quatrièmement, quels engagements ont été pris lors des discussions de Kampala entre le Gouvernement congolais et la CRP, et quels mécanismes permettront d’en vérifier l’application ?
Enfin, quel bilan chiffré et documenté les autorités militaires peuvent-elles présenter après plus de cinq années d’état de siège ?
Ces questions méritent des réponses précises, car la transparence demeure indispensable pour restaurer la confiance entre les citoyens et les institutions chargées de leur protection.
LA PAIX DOIT SE MESURER EN VIES SAUVÉES, NON EN RENCONTRES DIPLOMATIQUES
Le contraste entre les discussions de Kampala et les violences meurtrières signalées à Djugu révèle l’une des contradictions les plus préoccupantes de la gouvernance militaire de l’Ituri.
La négociation constitue un instrument indispensable de résolution des conflits. Cependant, elle ne saurait remplacer l’obligation immédiate de protéger les populations civiles.
Le Général-Major Gaby KASONGO, ainsi que l’ensemble des responsables politiques, militaires et sécuritaires concernés, sont appelés à démontrer que les initiatives diplomatiques peuvent produire des résultats tangibles.
Les populations de Djugu ont suffisamment souffert des massacres, des déplacements forcés et des promesses de pacification restées sans effets durables.
Elles attendent désormais des actions vérifiables, des enquêtes impartiales, le désarmement effectif des groupes armés et des garanties réelles de sécurité
Car la paix ne se mesure pas au nombre de rencontres diplomatiques organisées à Kampala, mais à la capacité de l’État à protéger les vies humaines à Djugu.
Et tant que les personnes déplacées continueront de mourir dans les lieux où elles ont cherché refuge, une question fondamentale continuera de hanter la conscience collective :
À quoi sert une paix négociée si elle ne protège pas ceux au nom desquels elle est recherchée ?
