Alors que des milliards de dollars ont été promis pour combattre l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo, une enquête publiée samedi 31 octobre 2026 révèle de graves dysfonctionnements dans la gestion des ressources. En Ituri, des interruptions d’activités sanitaires se multiplient, tandis que le ministre de la Santé reconnaît la présence d’environ 20 % d’effectifs fictifs sur les listes de paie.
À Bunia, Rwampara ou encore Nia-Nia, la lutte contre Ebola se heurte à une difficulté qui dépasse la disponibilité des médicaments et des équipements : les agents chargés de protéger la population ne reçoivent pas régulièrement leurs rémunérations.
Une enquête de trois mois menée par Actualité.cd, à partir de 43 entretiens et de dizaines de rapports sanitaires, met en évidence des mouvements de grève, des irrégularités administratives et un manque de transparence dans la gestion des financements.
Entre juillet et septembre, au moins sept situations distinctes d’arrêt de travail ou de menace de grève ont été documentées en Ituri, au Nord-Kivu et dans le Haut-Uélé.
En Ituri, des activités essentielles interrompues
Les conséquences de ces impayés se font sentir sur le terrain.
Selon l’enquête, douze points de contrôle sanitaire en Ituri ont été signalés en grève entre fin août et septembre. À Nia-Nia, six autres sites ont cessé leurs activités faute de paiement, sans qu’il soit établi s’ils recoupent les précédents.
Ces interruptions touchent des opérations essentielles : surveillance des déplacements, décontamination, collecte des données sanitaires et enterrements dignes et sécurisés.
La situation demeure préoccupante à Nia-Nia, dans le territoire de Mambasa. Le 22 octobre, des agents de plusieurs services de la riposte ont entamé une nouvelle grève illimitée, réclamant leurs primes des mois d’août, septembre et octobre.
Dans une province déjà confrontée à l’insécurité et aux déplacements de populations, ces défaillances risquent de compliquer davantage la maîtrise de l’épidémie.
Le ministre reconnaît environ 20 % de travailleurs fictifs
L’une des révélations les plus importantes concerne les listes de paie.
Interrogé par les enquêteurs le 1er octobre, le ministre de la Santé, Roger Kamba, a reconnu qu’environ 20 % des effectifs déclarés seraient fictifs.
Selon ses explications, le contrôle physique des bénéficiaires a permis de découvrir des incohérences importantes entre les noms enregistrés et les agents réellement présents.
Le ministère affirme avoir engagé une identification biométrique et une centralisation des paiements afin de mieux contrôler les effectifs.
Ces chiffres reposent toutefois sur les déclarations du ministre et n’ont pas encore été intégralement vérifiés par des audits indépendants.
Des milliards promis, mais une traçabilité insuffisante
Les financements mobilisés pour combattre Ebola soulèvent également des interrogations.
Fin septembre, les engagements annoncés par les partenaires internationaux dépassaient deux milliards de dollars, selon les données américaines, tandis qu’Africa CDC évoquait environ 2,9 milliards.
Ces montants correspondent à des engagements de financement, et non exclusivement à des sommes déjà versées aux équipes sanitaires congolaises.
Selon Roger Kamba, seules 25 des 83 ONG concernées avaient justifié l’utilisation de leurs ressources. Le ministre évoque environ 250 millions de dollars déclarés par ces organisations, dont un peu plus de 150 millions justifiés.
Ces écarts ne démontrent pas, à eux seuls, que l’argent a été détourné. Ils mettent cependant en évidence des insuffisances dans la transparence et le suivi des dépenses.
Des enquêtes annoncées, aucune sanction à ce stade
En Ituri, le changement à la tête de la Division provinciale de la santé intervient également dans ce contexte.
Le ministre a confirmé avoir déplacé le docteur Lola Loway Marcel, ancien responsable provincial, alors que des investigations portent sur des soupçons de surfacturation et de détournement de médicaments.
Le responsable concerné a été affecté au Bas-Uélé. Aucune conclusion judiciaire ou administrative définitive n’a cependant établi sa responsabilité.
À la date de publication de l’enquête, aucune sanction n’avait été prononcée.
Au-delà des responsabilités individuelles, cette affaire soulève une question essentielle : comment garantir l’efficacité d’une riposte sanitaire lorsque les agents de première ligne restent impayés et que la destination d’une partie des financements demeure insuffisamment documentée ?
Pour les populations de l’Ituri, la réponse ne peut se limiter à de nouvelles promesses. Elle passe aussi par le paiement régulier des agents, la transparence financière et le maintien effectif des services sanitaires.
